20
sept 10

La méthode et les sources

Mon livre n’est ni un essai philosophique, ni une nouvelle introduction à l’œuvre de Derrida déguisée en « biographie intellectuelle ». Il s’agit d’une véritable biographie, fondée bien entendu sur une lecture intégrale de l’œuvre, mais aussi sur un considérable travail de recherches, dans plusieurs pays et de nombreux lieux, ainsi que sur des rencontres avec plus d’une centaine de témoins.

LES ARCHIVES DE DERRIDA

L’archive était pour Jacques Derrida une passion en même temps qu’un thème constant de réflexion. Comme il le déclara dans une ses dernières interventions publiques : « Je n’ai jamais rien perdu ou détruit. Jusqu’aux petits papiers, quand j’étais étudiant, que Bourdieu ou Balibar venait mettre sur ma porte (…) j’ai tout. Les choses les plus importantes et les choses apparemment les plus insignifiantes. »

Derrida était conscient de l’importance de cette archive et souhaitait qu’elle soit analysée. Dans un entretien accordé en 2001 à la revue Genesis, il expliquait aussi : « Le grand fantasme (…), c’est que tous ces papiers, livres ou textes, ou disquettes, me survivent déjà. Ce sont déjà des témoins. Je pense tout le temps à ça, à qui viendra après ma mort, qui viendrait regarder par exemple ce livre que j’ai lu en 1953, et demandera : “pourquoi a-t-il coché ça, mis une flèche-là ?”. Je suis obsédé par la structure survivante de chacun de ces bouts de papiers, de ces traces. »

L’essentiel de ces considérables archives personnelles se trouve rassemblé dans deux fonds, que j’ai minutieusement explorés :

Le Fonds Derrida de la Langson Library, à l’université d’Irvine, en Californie.

On y trouve notamment :

Les travaux d’étudiant : lycée, hypokhâgne et khâgne, 1946-1952 ; École normale supérieure, 1952-1956. Les manuscrits des cours et séminaires, 1959-1995. Les manuscrits des ouvrages, articles et conférences, 1959-1995. Des carnets personnels. Des documents relatifs à l’affaire Paul de Man. Des articles de presse, 1969-2002.

Le fonds Derrida de l’IMEC (Institut Mémoires de l’édition contemporaine) à l’abbaye d’Ardenne, près de Caen.

On y trouve notamment :

Les manuscrits des cours et séminaires, 1995-2004. Les manuscrits des ouvrages, articles et conférences, 1995-2004. Des articles de presse, 1963-2004. L’ensemble des correspondances reçues, 1949-2004. De très nombreux livres, numéros de revues et articles sur Derrida. Des archives audiovisuelles.

Des documents liés à Jacques Derrida figurent également dans les fonds suivants : Louis Althusser, Roland Barthes, Centre Culturel de Cerisy-la-Salle, Collège International de Philosophie, Michel Deguy, Jean Genet, Sarah Kofman, Parlement international des écrivains, Revue Critique, Revue Tel Quel.

Les correspondances consultées

Liste des principales correspondances reçues consultées à l’IMEC :

Robert Abirached, Suzanne Allen, Louis Althusser, Pierre Aubenque, Madeleine Aubier-Gabail, Michel Aucouturier, Étienne Balibar, Roland Barthes, Henry Bauchau, Jean Bellemin-Noël, Jean-Marie Benoist, Lucien Bianco, Maurice Blanchot, Lisa Block de Behar, Jean Bollack, Geneviève Bollème, Claude Bonnefoy, Yves Bonnefoy, Marie-Claire Boons, Pierre Bourdieu, Antoine Bourseiller, Mireille Calle-Gruber, Georges Canguilhem, John D. Caputo, Hélène Cixous, Éric Clémens, Catherine Clément, Olivier Corpet, Catherine David, Régis Debray, Michel Deguy, Élisabeth de Fontenay, Paul de Man, Jean Domerc, Didier Eribon, Jean-Pierre Faye, Maurizio Ferraris, Charles-Henri Flammarion, Michel Foucault, Pierre Foucher, Maurice de Gandillac, Rodolphe Gasché, Jean Genet, Gérard Genette, Max Genève, Hans-Dieter Gondek, Jean-Joseph Goux, Gérard Granel, Hans Ulrich Gumbrecht, Karin Gundersen, Geoffrey Hartman, Édith Heurgon, J. Hillis Miller, Jean-Louis Houdebine, Jean Hyppolite, Edmond Jabès, Jos Joliet, Peggy Kamuf, Sarah Kofman, Julia Kristeva, Jack Lang, Philippe Lacoue-Labarthe, Claude Lanzmann, Roger Laporte, Emmanuel Levinas, Micheline Levy, Jérôme Lindon, Michel Lisse, Robert Maggiori, René Major, Catherine Malabou, Serge Malaussena, Michel Monory, Alan Montefiore, Jean-Luc Nancy, Pierre Nora, Jean-Claude Pariente, Bernard Pautrat, Jean Piel, Jean Ricardou, Paul Ricoeur, Jean Ristat, Avital Ronell, Élisabeth Roudinesco, Michel Serres, Philippe Sollers, Bernard Stiegler, Paule Thévenin, Elisabeth Weber, Samuel Weber, David Wills, Heinz Wismann.

AUTRES ARCHIVES CONSULTÉES

Bibliothèque de travail de Jacques Derrida. Archives diplomatiques françaises, La Courneuve. Archives du Lycée Louis-le-Grand. Archives de Gérard Granel. Archives de Roger Laporte. Fonds Henry Bauchau, Louvain-la-Neuve. Fonds Paul Ricœur, Paris.

S’il conservait tous les courriers reçus, y compris les cartes postales et les plus petits billets, Jacques Derrida ne faisait que très rarement de doubles de ses propres lettres. D’importantes recherches ont donc été nécessaires pour retrouver et pouvoir consulter les plus importantes de ces correspondances, par exemple celles avec Louis Althusser, Gabriel Bounoure, Paul Ricœur, Maurice Blanchot, Paul de Man, Michel Foucault, Henry Bauchau, Sarah Kofman, Philippe Lacoue-Labarthe, Jean-Luc Nancy, Roger Laporte, Emmanuel Levinas, Catherine Malabou, Avital Ronell, Philippe Sollers, etc. Plus précieuses encore sont parfois les lettres envoyées par Jacques Derrida à quelques grands amis de jeunesse, pendant les années de formation, notamment à Michel Monory et Lucien Bianco.

LES RENCONTRES AVEC LES TÉMOINS

Ma biographie s’est écrite dans l’immédiat après-coup, alors que nous venons à peine d’entrer « dans le revenir de Jacques Derrida », comme le disait Bernard Stiegler. Commencée en 2007, elle a été publiée en 2010, l’année où il aurait eu 80 ans. Il aurait donc été absurde de ne s’appuyer que sur des matériaux écrits, alors que la plupart des proches du philosophe sont encore vivants.

Essentielles ont été les rencontres, souvent longues et parfois répétées, avec de très nombreux témoins, de toutes les époques. J’ai eu la chance de pouvoir parler avec le frère, la sœur et la cousine germaine de Derrida, ainsi que beaucoup d’amis de jeunesse, de manière à éclairer ce qu’il appelait lui-même « une adolescence de 32 ans ». Mais bien entendu j’ai également rencontré ses enfants, des amis et amies de toutes les époques, des éditeurs, des collègues, des étudiants, et même quelques-uns de ses détracteurs.

Exceptionnelle est la confiance que m’a accordée son épouse, Madame Marguerite Derrida, en me laissant accéder à l’ensemble des documents, mais aussi en m’accordant de nombreux entretiens. Ce livre n’est pas pour autant une biographie officielle, il a été écrit en toute liberté.

Liste des témoignages recueillis, par ordre alphabétique :

Robert Abirached, Fernand Acharrok, Camilla Adami, Valerio Adami, Pierre Alféri, François Angelier, Jean-Marie Apostolidès, Michel Aucouturier, Catherine Audard, Étienne Balibar, Denis Baril, Stephen Barker, Alan Bass, Philippe Beck, Jean Bellemin-Noël, Geoffrey Bennington, Lucien Bianco, Jean Birnbaum, Tom Bishop, Rudolf Boehm, Jean Bollack, Marie-Claire Boons, Pascale-Anne Brault, Christine Buci-Glucksmann, Ellen Burt, Mireille Calle-Gruber, David Carroll, Hélène Cixous, Éric Clemens, Catherine Clément, Chantal Colliot, Olivier Corpet, Paul Cottin, Marc Crépon, Françoise Dastur, Albert Daussin, Régis Debray, Ortwin de Graef, Michel Deguy, Denis Delbourg, Évelyne Derrida, Janine Derrida-Meskel, Jean Derrida, Marguerite Derrida, René Derrida, Dominique Dhombres, Souleymane Bachir Diagne, Albert Dichy, Thomas Dutoit, Alexander Garcia Düttmann, Didier Eribon, Jean-Pierre Faye, Maurizio Ferraris, Jean-Jacques Forté, Pierre Foucher, Carlos Freire, Gérard Genette, Max Genève, Daniel Giovannangeli, Jean-Joseph Goux, Évelyne Grossman, Karin Gundersen, Werner Hamacher, Geoffrey Hartman, Peggy Kamuf, Robert Harvey, Éric Hoppenot, Jean-Louis Houdebine, Denis Kambouchner, Julia Kristeva, Jack Lang, Hadrien Laroche, Dominique Lecourt, Bernard-Henry Lévy, Micheline Lévy, Michel Lisse, Robert Maggiori, René Major, Catherine Malabou, Serge Malausséna, Marie-Louise Mallet, Martine Meskel, Pierrot Meskel, Ginette Michaud, J. Hillis Miller, Michel Monory, Alan Montefiore, Jean-Paul Morel, Njoh Mouellé, Michael Naas, Claire Nancy, Jean-Luc Nancy, Evando Nascimento, Monique Nemer, Maurice Olender, Jean-Claude Pariente, Bernard Pautrat, Alain Pons, Richard Rand, Jean Ristat, Élisabeth Roudinesco, Adelaïde Russo, Philippe Sollers, Bernard Stiegler, Bernard Tschumi, Andrzej Warminski, Elisabeth Weber, Samuel Weber, David Wills, Heinz Wismann.


23
août 10

Que découvrira-t-on ?

Le livre est terminé depuis quelques semaines et paraîtra chez Flammarion le 6 octobre 2010.  On y découvrira notamment :

  • Un individu sensible, angoissé, attachant, dont la correspondance, d’une grande qualité littéraire, permet d’accompagner la trajectoire même sans connaissances philosophiques. Le Derrida que révélera ma biographie sera beaucoup plus accessible et impliqué dans son siècle qu’on ne le croit généralement.
  • Des préoccupations éthiques et politiques présentes depuis le début, bien avant de trouver une place à l’intérieur de son œuvre. La trajectoire humaine et intellectuelle de Jacques Derrida se place sous le signe de deux traumatismes de jeunesse : l’exclusion de l’école à 12 ans en tant qu’enfant juif, les déchirements nés de la guerre d’Algérie.
  • Une exceptionnelle série d’amitiés avec des écrivains et penseurs de premier plan, parmi lesquels Louis Althusser, Emmanuel Levinas, Paul Ricoeur, Maurice Blanchot, Francis Ponge, Jean Genet, Hélène Cixous, Jean-Luc Nancy et Avital Ronell.
  • Une non moins longue série de polémiques, riches en enjeux mais souvent brutales avec des philosophes comme Claude Lévi-Strauss, Michel Foucault, Jacques Lacan, John R. Searle ou Jürgen Habermas. Plusieurs « affaires » qui débordèrent largement les cercles académiques, dont les plus fameuses concernèrent Heidegger et Paul de Man.
  • Une carrière internationale sans équivalent qui fit d’un petit Juif d’Alger le philosophe le plus traduit dans le monde. La déconstruction derridienne a eu un impact considérable, bien au-delà du monde philosophique, influençant en profondeur la littérature, l’esthétique, le droit, les sciences politiques, la théologie et quantité d’autres domaines. Ses liens avec le féminisme, les queer studies, les postcolonial studies ne sont pas moins fondamentaux.

29
août 09

Pourquoi ce livre ?

Bien des éléments, sans que je le sache, me prédisposaient depuis longtemps à écrire la biographie de Jacques Derrida.

De 1974 à 1976, je fus élève d’hypokhâgne et de khâgne au lycée Louis-le-Grand où il avait lui-même été interne vingt-cinq ans plus tôt. C’est à cette époque que je lus pour la première fois L’écriture et la différence et De la grammatologie. Les trois années suivantes, étudiant en philosophie à la Sorbonne, puis élève de Roland Barthes à l’École Pratique des Hautes Études, je suivis de manière intermittente le séminaire de Derrida à l’École Normale Supérieure.

J’avais publié deux courts romans pendant que j’étais étudiant et je ne poursuivis pas mon parcours universitaire au-delà de la maîtrise. Devenu écrivain et scénariste, j’ai retrouvé Derrida par un autre biais, en 1983. Avec Marie-Françoise Plissart, nous avions réalisé un récit photographique entièrement muet, Droit de regards. Nous sommes allés présenter ce travail à Derrida, en lui demandant une préface ; c’est une longue et superbe « lecture » qu’il écrivit finalement, un an plus tard. L’album parut aux Éditions de Minuit avant d’être traduit en plusieurs langues ; ensemble, nous sommes allés le présenter à Paris, Berlin et Vienne.

Les échanges de livres et de lettres se prolongèrent plusieurs années durant. Je continuai de le lire. Nous nous revîmes une dernière fois pendant l’été 2001.

En 2007, trois ans après sa disparition, le projet d’écrire la biographie de Jacques Derrida s’imposa comme une évidence. Depuis lors je consacre l’essentiel de mon temps à ce projet, avec une constante passion. J’ai lu ou relu son immense bibliographie, rencontré une centaine de témoins, exploré méthodiquement les archives conservées dans les « Special collections » de l’université d’Irvine, en Californie, et à l’IMEC – Institut Mémoires de l’édition contemporaine – en Normandie. Je suis le premier à avoir eu la chance d’explorer l’extraordinaire somme de documents accumulés par Jacques Derrida tout au long de sa vie : les travaux scolaires, les carnets personnels, les manuscrits des livres, des cours et des séminaires inédits, les entretiens non repris en volume, les milliers de lettres reçues, les articles de presse, etc. Je suis également parvenu à retrouver des centaines de lettres adressées par Derrida à plusieurs de ses proches, à différentes époques de sa vie, et notamment quelques extraordinaires correspondances de jeunesse qui éclairent ses années de formation.